vendredi 21 septembre 2012

Lettre d'Anne Hébert . 29 novembre 1970. ...la saison des Prix littéraires...la Crise d'Octobre...y-a-t-il de la neige à Québec?...Paris...


Anne Hébert. Lettre du 29 novembre 1970 (recto).

Anne Hébert. Lettre du 29 novembre 1970 (verso).


Je vous présente aujourd'hui une lettre manuscrite de la grande écrivaine Anne Hébert (née en 1916 à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier, morte à Montréal en l'an 2000). Dans cette lettre, écrite à Paris le 29 novembre 1970, l'écrivaine se confie à son frère et confident Pierre Hébert. Note: pour voir la lettre en très gros plan: clic droit de votre souris pour "ouvrir l'onglet", puis clic gauche pour grossir avec la loupe. Cliquer sur votre bouton "retour" pour revenir à l'article.
Voici le contexte: en France, lors de la saison des Prix littéraires, le chef d'oeuvre de Mme Hébert, "Kamouraska" (Le Seuil) a raté par une voix le prix Théophraste-Renaudot, accordé au septième tour, par quatre voix contre trois, à "Isabelle ou l'arrière-saison" (La Table Ronde) de Jean Freustié; au Québec, on vit encore les heures noires de la Crise d'Octobre. Pour mémoire, cette grave crise politique a ébranlé le Québec et le Canada au mois d'octobre 1970. Elle débute à Montréal le 5 octobre 1970  lorsque des terroristes du Front de Libération du Québec (FLQ) enlèvent l'attaché commercial britannique James Cross. Le 10 octobre, une autre cellule du FLQ enlève Pierre Laporte, ministre du travail et de l'immigration. Le 16 octobre, répondant à une demande du gouvernement du Québec, le gouvernement canadien proclame la Loi des mesures de Guerre qui bannit le FLQ et suspend les libertés civiles. Le 17 octobre, on trouve dans un coffre de voiture le cadavre de M. Pierre Laporte, mort aux mains de ses geôliers. Au début du mois de décembre, les felquistes qui détiennent James Cross sont repérés et le libèrent en échange d'un sauf-conduit vers Cuba. Quatre semaines plus tard les felquistes qui avaient enlevé Pierre Laporte sont arrêtés puis condamnés. (Source: "The Canadian Encyclopedia, 1988, tome 3, page 1558).
C'est dans ce climat qu'Anne Hébert écrit, de Paris, le 29 novembre 1970, à son frère Pierre qui demeure à Québec. Voici la transcription intégrale de la lettre (c'est moi qui met les caractères gras et certains alinéas):

Paris, le 29 novembre 1970
Mon cher Pierre,
Je ne crois pas pouvoir aller à Québec au moment de Noël, comme je te le disais dans ma dernière lettre. "La saison des prix" m'a pas mal fatiguée et puis la tension politique que je devine au Canada m'effraye un peu, et puis tout ce froid de l'hiver en perspective... Je crois qu'il serait préférable que j'y aille au printemps. À ce moment-là il sera plus facile d'aller à Ste-Catherine. J'ai hâte de voir tes dernières transformations et de connaître enfin Dupont et Dupond. Si tu es toujours d'accord nous pourrions alors choisir ensemble des nouveaux rideaux.
J'espère que tu te portes toujours bien et que ton retour à chasse et pêcheries s'est bien passé? Y a-t-il de la neige à Québec? Continues-tu toujours d'aller à Ste-Catherine?
Ici la température est toujours très belle, chaude et ensoleillée. Un mois de novembre extraordinaire. Lorsque je me promène dans le quartier, St-Germain, St-Michel, St-Séverin, la Huchette, les quais, surtout rue Git-le-Coeur je voudrais tant que tu sois là. Nous pourrions aller dîner au petit Maxime. La serveuse me demande toujours de tes nouvelles.
Écris-moi bien vite. Je t'embrasse. Anne
Je joins à cet article, pour le compléter, deux photos qui montrent l'enveloppe de la lettre:


Je vous souhaite, cher lecteur, une belle journée.

jeudi 20 septembre 2012

Rare "seconde édition" du Dictionnaire de l'Académie française (1696).

Dictionnaire de l'Académie française ("seconde édition" de 1696). Page de titre du tome premier.
Chers lecteurs, je reprends aujourd'hui la publication de mon blogue en vous présentant un exemplaire rare de la "seconde édition" du Dictionnaire de l'Académie française, parue en 1696. Il s'agit d'une impression hollandaise. Dans un article de la Bibliothèque des Chartes publié en 1888 sur les Premières éditions du Dictionnaire de l'Académie française (*) on écrit, en parlant de cette édition : "Il paraît que c'est un livre très rare, même dans les Pays-Bas". Si ce livre était déjà "très rare" en 1888, il est sans doute encore plus rare en 2012. J'ai acquis cet exemplaire d'un libraire allemand il y a quelques années.
Cette "seconde édition" de 1696 suit la première édition du Dictionnaire de l'Académie, parue en 1694. On doit cette édition de 1696 à Marc Huguetan, citoyen d'Amsterdam, qui aurait agi comme prête-nom pour les Coignard, éditeurs officiels du Dictionnaire de l'Académie de 1694. Ils auraient, par cette "réimpression spéciale, assuré leurs droits contre les contrefacteurs hollandais" (source: Félix Courtat, dans sa "Monographie du Dictionnaire de l'Académie française", Paris, 1880, chez Henri Delaroque). Courtat parle ici d'une édition de 1695 que je n'ai jamais vue mais ses explications rejoignent pour le principal celles qu'on trouve dans l'article de la Bibliothèque des Chartes où on dit également que Huguetan agissait de connivence avec les Coignard.
Mon exemplaire est un in-folio qui réunit les deux tomes du Dictionnaire de l'Académie. Le volume a une humble reliure cartonnée, sans doute en attente d'une reliure de qualité. Les pages sont à l'état brut, non-rognées. Voici quelques photos. Note: les photos sont en haute résolution; cliquez avec le bouton droit de votre souris pour "ouvrir le lien", puis cliquez, avec le bouton gauche de votre souris, sur la loupe (le +). Les pages prendront vie! Cliquez sur votre bouton "retour" pour revenir à l'article.




Je complète cette présentation avec la première page de l'épître "Au Roy..." pour en montrer la gravure, par la page du Privilège hollandais, et par la première page des A. Donc:




Je termine cet article en mettant, côte à côte, les gravures des pages de titre du premier tome des éditions de 1694 et de la "seconde édition" de 1696. La gravure de l'édition de 1694 est photographiée avec ma montre de poche.

Gravure de la page de titre de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694)

Gravure de la page de titre de la "seconde édition" du Dictionnaire de l'Académie française (1696)

La véritable seconde édition du Dictionnaire de l'Académie française est parue en 1718. Cela dit, la "seconde édition"  de 1696 que je viens de vous présenter sommairement m'est très chère; elle est importante dans l'histoire du Dictionnaire de l'Académie parce qu'elle est du même sang, si je puis dire, que la première édition de Paris, mais exilée aux Pays-Bas.

Ce dictionnaire de 1696, que je viens de vous présenter, est complété par "Le grand dictionnaire des Arts et des Sciences", paru la même année, chez le même éditeur. J'y reviendrai quand je présenterai la véritable première édition du "Dictionnaire des Arts et des Sciences", parue en 1694.

(*) : Lien URL qui mène à cet article, fort intéressant: http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bec_0373-6237_1888_num_49_1_462593

dimanche 1 janvier 2012

Bonne année 2012!


Je vous souhaite pour 2012 la santé et tout le bonheur possible! Accueillons le nouvel an avec confiance et il nous le rendra bien.

jeudi 29 décembre 2011

ARÈNE. Sens oublié.

RIDULES DE SABLE. Source: "Le labyrinthe de Sophie" (URL:  http://sophie-g.net/f_titre.htm  ). Photo utilisée avec l'aimable permission  de la photographe.


De nos jours, le mot "arène" signifie principalement l'aire d'un amphithéâtre ou d'un cirque où se déroulent des jeux ou des combats. L'arène, au figuré, c'est aussi le lieu où se jouent les défis qu'on relève, les débats d'idées, les combats politiques. On a oublié qu'autrefois l'arène c'était surtout...du sable. Et ce sable, nommé arène, qu'on jetait sur le sol pour préparer les terrains destinés aux jeux ou aux combats, a laissé son nom au lieu même qu'il couvrait. Commençons par la courte définition de la deuxième édition du Dictionnaire de l'Académie française, parue en 1718; on y lit que l'arène, c'est d'abord du sable, trouvé "principalement aux rivages de la mer & des rivières" . Le sens second ( "se prend quelquefois", lit-on ) c'est " Le terrain de l'Amphithéatre, où se faisoient les combats des Gladiateurs, & ceux des bestes farouches, & que l'on couvroit de sable. (...)". Notez aussi, après la définition, ce mot, "aréneux", qui veut dire "sablonneux". Vous pouvez agrandir les images en les cliquant.

ARÈNE. Dictionnaire de l'Académie française (1718).
Dictionnaire de l'Académie française (1718). Page de titre du tome premier.

La définition du mot "arène", portant d'abord le sens de "sable", dans cette deuxième édition Dictionnaire de l'Académie, est dans le droit fil des définitions des autres dictionnaires de l'époque. Voici la définition qu'on donne dans l'édition de 1728 du Dictionnaire de Pierre Richelet, avec l'orthographe du temps...On précise que l'arène c'est du sable fin. Le haut de la deuxième photo double la fin de la première.

ARÈNE. Début de la définition du Dictionnaire de Pierre Richelet (1728).

ARÈNE. Suite de la définition du Dictionnaire de Pierre Richelet (1728).
Dictionnaire de Pierre Richelet, édition de 1728. Page de titre du tome premier.
Continuons avec la définition du Dictionnaire d'Antoine Furetière, ici dans l'édition de 1701. Cette définition, fort complète, du Furetière, me confirme, une autre fois, la valeur de ce dictionnaire. Remarquez cette expression : "Écrire sur l'arène, se dit de ce qu'on écrit, & qui ne sera pas de durée". Notez cette autre expression: "Bâtir sur l'arène, c'est bâtir imprudemment sur un fond mal assuré, sur du sable mouvant." Et je montre du doigt celle-ci: "consilium in arena", c'est-à-dire une décision prise dans le feu du combat:


ARÈNE. Dictionnaire d'Antoine Furetière. Édition de 1701.
Dictionnaire d'Antoine Furetière (1701). Page de titre du tome premier.
Je termine avec "L'Invantaire des deus langues, françoise, et latine", de Philibert Monet, paru en 1635. Tout, dans cet article du vieux dictionnaire français-latin, confirme que l'arène, c'est du sable. On lit: "Arène, sable, gravier:..."; "Menuë Arène":...; "Terre areneuse, ou sablonneuse:...". Et on lit aussi qu'on charge les navires d'arène "afin d'être plus fermes" ; sans doute pour les lester si je comprends bien. C'est peut-être ici l'origine du mot "aréner", qu'on a vu dans le Richelet et le Furetière, et qui désigne, par exemple, un plancher qui plie sous trop de pesanteur.

Arène. "Invantaire des deus langues" (1635)
"Invantaire des deus langues, françoise et latine", de Philibert Monet (1635).
Après de longues semaines de silence, je suis heureux de vous retrouver, chers lecteurs.  

mardi 20 septembre 2011

Chers lecteurs...

Chers lecteurs, je reprendrai la publication de mes articles dans quelques semaines. Des travaux de peinture et de rénovation à la maison, en plus de me prendre du temps, m'ont obligé à ranger mes vieux dictionnaires; ils viennent de retrouver leurs rayons. À bientôt donc. Ce ne sont pas les sujets qui manquent.

jeudi 14 juillet 2011

CADEAU. Les sens oubliés.






CADEAUX sur une page d'une Bible du XIIIe siècle.
Le mot "cadeau", qui signifie aujourd'hui un présent qu'on offre à quelqu'un, n'avait pas ce sens autrefois. Remontons le temps, et voyons ce qu'en dit, plus bas, Jean Nicot dans son "Thrésor de la Langue Françoise", dont je présente un extrait de l'édition de 1621, ici en fac-similé. Il écrit que "cadeau"  "Est une grande lettre capitale, tirée par maistrise de l'art des Escrivains, ou maistres d'Escriture, à gros traits de plume. Et si toute l'Escriture est de tels cadeaux, on l'appelle Escriture cadelée." Cliquez sur la photo pour voir la définition en gros plan.

CADEAU. "Thrésor de la langue françoise" de Nicot, édition de 1621; fac-similé.

"Thresor de la langue françoise" de Jean Nicot (1621). Page de titre (fac-similé).
Poursuivons ce voyage dans le temps avec "L'Invantaire des deus langues" (Inventaire des deux langues) de Philibert Monet, publié en 1635. Il dit, comme Nicot, qu'un "cadeau", c'est une "lettre tirée à grands, & gros traits". Monet, comme Nicot, ne donne pas d'autre sens au mot "cadeau".

CADEAU . "Invantaire des deus langues" (1635) de Philibert Monet.

"Invantaire des deus langues" (1635) de Philibert Monet. Page de titre.
En avançant dans le temps, découvrons d'autres sens du mot "cadeau". Je fais appel au Dictionnaire de Pierre Richelet, publié la première fois en 1680, présenté ici dans son édition de 1728. Richelet ajoute au sens  de "Trait de plume figuré que les Maîtres à écrire font autour des exemples", que "cadeau" signifie une "Chose spécieuse & inutile". Il donne aussi pour "cadeau": "Grand repas. Au lieu de cadeau, dans ce sens on dit d'ordinaire fête." Je vous laisse lire les citations de Molière et de Gilles Ménage que donne Richelet dans sa définition.

CADEAU. Dictionnaire de Pierre Richelet, édition de 1728
Dictionnaire de Pierre Richelet (édition de 1728), page de titre du tome premier.
Permettez-moi maintenant de vous présenter la définition que donne du mot "cadeau" Antoine Furetière dans son dictionnaire, publié pour la première fois en 1690, présenté ici dans l'édition de 1701, revue par Basnage de Beauval. L'article est excellent, complet, et s'il fallait n'en retenir qu'un, ce serait celui-là. Furetière complète le sens de "cadeau" que donnent ses prédécesseurs: "Grand trait de plume & fort hardi que font les Maîtres Ecrivains pour orner leurs écritures, pour remplir les marges... " ; il ajoute qu'un "cadeau" c'est aussi "...des figures qu'on trace sur les cendres, ou sur le sable, quand on rêve, ou quand on badine." On lit aussi que "cadeau" "se dit figurément des choses qu'on fait mal, ou pour lesquelles on fait trop de frais." Finalement, on lit que "CADEAU se dit aussi des repas qu'on donne hors de chez soi, & particulièrement à la campagne. Les femmes coquettes ruinent leurs galans à force de leur faire faire des cadeaux. Le mari, dans les cadeaux qu'on donne à sa femme est toûjours celui à qui il en coûte le plus. Mol. En ce sens il vieillit." Dans l'exemple des coquettes qui ruinent leurs galants à force de leur faire faire des cadeaux on devine le sens moderne de "cadeau": un présent qu'on offre à quelqu'un pour lui faire plaisir, ou qu'on offre à une belle en espérant des plaisirs...

CADEAU. Dictionnaire de Furetière (édition de 1701).

Dictionnaire de Furetière (1701). Page de titre.

Terminons cette aventure en montrant, dans le "Dictionaire (sic) critique de la langue française" de l'Abbé Féraud, le sens moderne du mot "cadeau" qui apparaît. On lit, dans le corps de la définition : "Plusieurs étendent l'emploi de cadeau, et le font synon. de présent, don, etc. Il m'a fait un joli cadeau; il m'a fait cadeau ou le cadeau d'une tabatière, d'une montre, etc. Cet emploi de cadeau n'est pas du bel usage." Féraud dit que cet emploi "n'est pas du bel usage". L'usage en a décidé autrement. Et l'usage a même chassé les beaux sens que portait autrefois le mot "cadeau". 

CADEAU. Dictionnaire critique de Féraud (1787).
Dictionnaire critique de Féraud (1787). Page de titre du tome premier.
Je remercie "Calamar", un correspondant, qui m'a invité à rédiger un article sur le mot "cadeau". Je souhaite une bonne fête nationale à tous les Français.

lundi 30 mai 2011

TEMPE. Anciennement on disait TEMPLE.

Oeuvre du peintre Danny Ferland
Chers lecteurs, je suis content de vous retrouver, après des semaines de silence. Saviez-vous que la partie latérale de la tête que nous nommons "tempe" de nos jours, s'appelait "temple" anciennement? Voyez, plus bas, des photos du "Dictionnaire des Arts et des Sciences"(1694), lequel est le complément "Arts et Sciences" de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française, parue la même année. J'indique rapidement, mais sans les photos, pour ne pas alourdir l'article, que dans l'édition de 1701 du Dictionnaire de Furetière on donne les deux orthographes: "temple" et "tempe". Dans l'édition de 1728 du Dictionnaire de Richelet on ne donne que "temple", comme ici, dans le "Dictionnaire des Arts et des Sciences":

TEMPLE. Dict. des Arts et des Sciences (1694)
Voici la suite:

TEMPLE (Arts et Sciences.1694) Suite de la définition.


Notez aussi ce mot oublié, "templette", dont on dit en 1694 qu'il est vieux; c'est une "sorte de bandelette que les femmes mettent à leur teste" ( anciennement on écrivait "teste" pour "tête"). Voici la page de titre du tome second du Dictionnaire des Arts et des Sciences, d'où je tire ces informations:

Page de titre du "Dictionnaire des Arts et des Sciences" (1694)
Vous aurez remarqué, à gauche, une déchirure. Mon exemplaire a été amputé de ses pages de garde. Quand? Il y a dix ans? Il y a un siècle? Par qui? Par un contrefacteur qui cherchait une page ancienne pour écrire un fausse lettre autographe? Par un voleur qui voulait faire disparaître la provenance du livre? Je regrette cette mutilation, mais on est condamné à acquérir les livres rares dans l'état où on les trouve, et pas toujours dans l'état qu'on souhaite. Leurs défauts ou leurs blessures font partie de leur histoire.