mardi 29 décembre 2009

Le prix des livres rares ou anciens.

À mon humble avis, les prix demandés par de nombreux libraires pour leurs livres rares ou anciens sont trop élevés. Libre à eux de fixer des prix trop élevés, libre aux amateurs de ne pas acheter.
Qu'est-ce que le prix juste ? Je partage l'avis de celui qui a dit que le prix juste, c'est le prix sur lequel s'entendent un vendeur qui n'est pas obligé de vendre et un  acheteur qui n'est pas obligé d'acheter.
Le problème pour l'amateur de livres rares ou anciens, c'est que si le vendeur possède un exemplaire rare ou peu commun qu'il recherche, c'est le vendeur qui a l'avantage. Mais le vendeur a aussi un problème: plusieurs livres rares ou peu communs ne sont d'intérêt que pour un petit groupe d'amateurs ou d'institutions. Si les amateurs de Pierre Louys tournent le dos à une édition rare des " Chansons de Bilitis " parce que le prix est vraiment trop élevé, la vente ne se fera pas.
Je témoigne. Les lecteurs de ce blogue savent que je recherche la seconde édition du Dictionnaire de l'Académie française ( 1718 ) (*). Un libraire américain que je ne veux pas nommer pour ne pas l'accabler, cherche à obtenir près de six mille dollars pour son exemplaire, bien au-dessus de la juste valeur. Son exemplaire, qui n'est même pas en reliure originale, est à vendre depuis longtemps et je prédis qu'il sera encore à vendre pendant longtemps. Bien sûr il a toute liberté pour demander n'importe quel prix, même le plus farfelu. Chaque libraire ou vendeur peut choisir, pour mille raisons, de demander trop cher et... de ne pas vendre. Mon agacement c'est que ces prix soufflés deviennent l'aune d'autres libraires ou d'autres vendeurs. On entre alors dans une spirale irrationnelle qui fait tort au marché selon moi. Pour terminer sur l'exemple du 1718, j'ai acheté en vente publique il y a environ un an la meilleure édition du XVIIIe siècle du Dictionnaire de l'Académie, celle de 1762, pour le dixième du prix que demande le libraire américain pour son édition de 1718, une des moins importantes du siècle. J'ai sans doute été chanceux mais l'écart de prix est saisissant. Je pourrais multiplier à l'envi les exemples. J'en donne un dernier. Je possède deux exemplaires de la septième édition du Dictionnaire de l'Académie ( 1878 ), payés chacun au Québec, à vingt-cinq ans d'intervalle, soixante-quinze dollars, soit une cinquantaine d'euros. C'est un bon dictionnaire mais il n'est pas rare. Je vérifie aujourd'hui rapidement sur internet et je vois plusieurs exemplaires qui se vendent au-dessus  de deux cents euros, et même plus de trois cents euros ( autour de cinq cents dollars ). Je crois qu'on exagère un  peu. Je veux bien accepter cependant un prix fort pour un dico de 1878 en reliure d'exception ou portant la signature d'un personnage historique. Le prix juste du 1878 se situe en fait entre le bas prix que j'ai payé et le prix haut que je viens d'indiquer.
Si un libraire possède un exemplaire absolument rare ou unique d'une oeuvre importante, libre à lui de demander le gros prix. Et là encore, il y a un juste prix. Le Château Petrus vaut très cher, mais il a un juste prix que le marché a fixé et que le marchand de vin ne doit pas dépasser s'il veut vraiment vendre son Petrus. Une des difficultés pour déterminer le prix juste dans le domaine du livre rare ou ancien, c'est qu'il est difficile de trouver des transactions comparables. Quand on a sous la main les résultats de mille transactions pour un grand Pomerol on devine mieux le prix juste que fixe le marché. Mais quand on ne trouve aucune ancienne transaction parce que le livre à vendre est unique ou peu commun, comment jauger le juste prix ? Je cherche d'abord des livres comparables mais je me fie surtout à mon expérience, notamment dans le domaine des anciens dictionnaires de langue française, et  finalement, à cette petite voix qu'on a en chacun de nous et qui nous dit : achète ! ou : laisse tomber !
J'ai parfois l'impression que des libraires forcent leurs prix pour faire de l'esbroufe ou pour faire croire à leur banquier que le fonds de commerce vaut plus cher que sa valeur réelle. Ce sont les prix de vente réalisés, et non espérés, qui montrent le mieux la valeur marchande d'un livre. Et c'est la multiplication des ventes réalisées qui établit encore mieux la juste valeur marchande d'un livre. On voit trop, sur internet, de ces livres à prix gonflés qui ne bougent jamais dans l'attente d'un improbable nabab.
Les libraires font un métier noble et exigeant, aux longues heures de travail doublées de la nécessité d'une bonne culture générale et de recherches souvent pointues. Au surplus, ils sont les gardiens d'un patrimoine culturel. Plusieurs mériteraient de gagner au moins aussi cher qu'un plombier ou un électricien. Mais je crois que des prix demandés, parfois exagérés, nuisent à l'avenir du commerce en décourageant les jeunes amateurs de beaux livres.
Pour ma part, lorsque je tombe sur un livre rare ou ancien que je veux acheter et que l'heure est venue de me décider, je me fixe un prix raisonnable, ou espéré, et je le double ensuite. C'est la prime que je suis prêt à consentir par respect pour le beau livre et la bonne librairie. Mais si le prix du vendeur est au-delà du double du prix que j'estime raisonnable, je n'achète pas.
Bref, il y a un prix pour vendre et un prix pour garder.
Vos commentaires sont bienvenus.
(*) : Note du 29 mars. J'ai finalement trouvé en Belgique un exemplaire de cette édition pour un prix juste qui a convenu au vendeur et à moi.

7 commentaires:

Bertrand a dit…

Parler du prix des livres rares c'est un tabou visiblement au dessus de la capacité à commenter...

Votre exposé était magistral.

B.

Pierre Bouillon a dit…

Merci Bertrand.
Je mijotais cet exposé depuis des semaines. C'est fait. Je ne veux plus en reparler.
Amicalement
Pierre B.

Bertrand a dit…

C'est pourtant un sujet des plus intéressants... mais délicat.

L'acheteur ne veut pas parler de ses achats facilement devant un libraire et le libraire se gêne devant l'amateur de livres. Pas facile tout ça. Et pourtant, l'un sans l'autre ne peut exister.

B.

Pierre a dit…

Imaginons que ce libraire Américain ait acheté sa seconde édition du dictionnaire de l'Académie très cher (cinq mille dollars parcequ'il pensait que cet exemplaire le valait), vous trouveriez normal, si ce libraire était votre fils qu'il le vende avec une marge...

Apparemment, c'est un peu ça le commerce des livres. Des critères nombreux, opposés mais chacun défendables.

A votre place, et sachant que vous désirez vraiment cet exemplaire, j'essaierais, par exemple, de faire des économies sur le vin français, le tabac... Je me fendrais d'une belle lettre au libraire pour lui expliquer votre point de vue et attirer sa bienveillante attention...

Il y a aussi le vol mais je ne vous le conseille pas.

Souvent un ouvrage qu'on laisse passer ne se représente pas. Pierre

Pierre Bouillon a dit…

Votre commentaire est plein de sagesse Pierre et rejoint un conseil que me faisait un libraire de Québec il y a un mois ou deux.
Il me disait en substance : "mets carte sur table avec le libraire,dis-lui que tu veux vraiment ce dico et fais une offre, même basse, qu'il acceptera peut-être". Le problème selon moi, et vous le devinez vous aussi Pierre, c'est que le libraire a probablement payé beaucoup trop cher son exemplaire. Vous avez parfaitement raison : on risque souvent de ne jamais revoir un livre rare qu'on laisse passer.C'est d'ailleurs un conseil que je laissais à mes lecteurs dans un de mes premiers articles : si vous laissez passer un livre rare vous risquez de ne jamais le revoir. Je vous écrirai bientôt en privé sur ce sujet.
Pierre

Le Bibliophile Rhemus a dit…

Tout ça est rempli de bon sens ... Malheureusement, il y en a toujours qui prennent le sens interdit : quelle que soit la raison, elle est toujours mauvaise.

Pierre Bouillon a dit…

Bien dit.